Cette histoire se joue avec JavaScript activé. Voici le texte des scènes, dans l'ordre d'écriture :
1. Choisis ton personnage
Tu tournes les pages du livre des Larmes de Nelor et tu te retrouves emporté dans un tourbillon de mots et d'encre. Pour ne pas t'y perdre et devenir un personnage de fiction, choisis vite qui tu veux incarner pour cette histoire !
La fille du désert
L'aveugle en ville
2. L'aveugle en ville
Mille cent vingt-quatre jours. Les encoches dans son lit de bois ne mentaient pas. Mille cent vingt-quatre jours qu’Elias ne vivait plus. Suspendu dans l’attente d’une guérison qui ne viendrait jamais. Ses yeux resteraient un miroir sans âme, sombre, inutile, comme lui. Ils étaient condamnés à l’obscurité et seule son imagination lui permettait encore de s’évader des quatre murs de leur habitation. Elias n’avait aucun intérêt à se lever si ce n’était pour échapper à sa mère qu’il reconnut, avant même qu’elle ne franchisse la porte de sa chambre, par ses pas doux et feutrés, toujours empreints de cette rapidité comme si elle risquait de mourir si elle s’arrêtait pour respirer. Souffler d’agacement, ça, par contre, elle savait faire. Les anneaux des rideaux tintèrent et la chaleur des rayons du soleil tomba aussitôt sur sa peau.
— Sors un peu de ta caverne, Elias !
Plus les jours passaient, plus elle s’énervait de son inertie. Il se contenta d’un haussement d’épaules, chassant par la même occasion les larmes qui tentaient d’envahir son visage. Sa mère sortit dans un soupir. Elias avait cessé de s’opposer à elle, tant par les mots que par les actes ; il n’y avait rien dehors pour lui. Rien pour un aveugle à peine capable de traverser une rue sans se faire renverser par une charrette.
3. Rester
Chaque nuit, il voyait ce souvenir encore et encore, comme un cauchemar dont on ne peut jamais se soustraire même quand le soleil se lève.
Les roues de bois craquant sur les pavés. Le choc. La douleur. Les cris des passants. Tout ça était de la faute de son père qui l’insultait de n’avoir pas regardé. S’il s’était seulement satisfait de ce qu’Elias était au lieu de le pousser à toujours plus, toujours mieux. Rien n’était jamais assez bien. Depuis qu’Elias ne voyait plus, son père devenait de plus en plus cassant, jusqu’à finir par l’ignorer totalement : sa simple existence représentait même un échec.
Des éclats de voix retentirent au rez-de-chaussée. Ses parents se querellaient. Encore.
Surement à propos d'un énième remède à trouver. Elias s'enfouit plus profondément sous la couverture. Il ne voulait plus assister à ça.
Quand le bruit du départ retentit au rez-de-chaussée, Elias ne descendit pas pour les saluer. Il les entendit charger le tout dans la charrette en discutant à voix basse. Même s’il ne pouvait discerner les mots, il devina qu’une nouvelle dispute éclatait encore entre eux. Sa mère vint lui déposer un baiser frais avant de le laisser à son mutisme.
— Cette fois, on trouvera, j’en suis sûre. Prends soin de toi. Isaac viendra.
Elias ne répondit pas. Or, ses parents ne franchirent plus jamais le seuil de cette maison.
Tu t'es enfermé dans ta chambre.
4. Se lever
Des éclats de voix retentirent au rez-de-chaussée. Ses parents se querellaient. Encore. Elias repoussa sa couverture et posa les pieds sur le plancher. Sans hésiter, ses pas le menèrent jusqu’à la fenêtre de sa chambre. Le vent glacial frappa le bout de son nez dès que son visage franchit la bulle thermoprotectrice de la demeure. Les bruits de la rue remontèrent à ses oreilles. La foule. Des enfants qui jouaient. Des marchands qui haranguaient les badauds pour leur vendre la dernière technologie de pointe. Le vrombissement des volatyls qui allaient distribuer leur propagande.
Les constructions s’étendaient toujours vers le haut, de sorte que la ville était composée de drôles de tours sujettes aux caprices du vent. Les membres de l’Ordre, les plus puissants de leur société, possédaient des immeubles à la taille démesurée qui frisaient avec les nuages sur des altitudes si vertigineuses qu’on se demandait comment une seule brise ne mettait pas le tout par terre. Cette vue rocambolesque, Elias ne pouvait plus en profiter. Rien que ses pauvres oreilles et le souffle de vent s’insinuant dans les structures pour prévoir l’évolution de sa ville. Il se sentait terriblement à l’écart, comme s’il était devenu la fenêtre lui-même : rien de plus qu’un objet inanimé, fixe et sans vie.
— Elias ! rugit son père.
Absorbé par la rue, il ne l’avait pas entendu approcher. Elias s’éloigna de la fenêtre, mi-soulagé, mi-agacé.
— Descends déjeuner. On a trouvé. Faut qu’on discute.
Obéis à son père
Refuse et retourne dans ta chambre
5. Obéis à son père
Un énième remède de charlatan ? pensa Elias. La perte de sa vision provenait d’un accident magique causé par son père. Il souhaitait augmenter le potentiel d’Elias, mais son expérience lui avait coûté la vue. Depuis, ses parents testaient de nombreuses solutions, sans aucun succès. Elias se détourna de son lit pour le suivre. Sa maison n’avait plus de secrets pour lui, aussi le fit-il sans se cogner aux quelques meubles. Chaque emplacement de chaque objet était inscrit dans son plan mental. Même le grain des murs et des pierres lisses était mémorisé. Ses mains se posèrent tout de même sur la rambarde de l’escalier en colimaçon qui desservait les quatre étages.
Le parfum de viande grillée embaumait l’air. Sa mère avait cuisiné. C’était rare. Ses pieds butèrent soudain sur un objet qui n’aurait pas dû être là. Ses doigts palpèrent le tissu rêche et rencontrèrent des fermetures métalliques ainsi qu’une anse pour saisir la forme rectangulaire.
— Une valise ? s’étonna-t-il.
— Assieds-toi, coupa son père.
Assieds-toi
Rester debout
6. Rester debout
Elias n'avait pas faim, l'estomac trop noué par ce qui allait suivre.
Son père prit la parole :
— Nous allons sur Terre, à la recherche d'un nouveau remède. Puisque tu ne prends même pas la peine de t'asseoir avec nous avant notre départ, tu n'as pas besoin d'en savoir plus.
Sa mère soupira et reprit son repas en silence. Elias n’avait plus faim. Il abandonna sa part et rebroussa chemin vers l’escalier, non sans tomber à nouveau dans les ficelles des sacs. Sa mère renifla. Elle pleurait sûrement. Prise en étau entre eux deux. Le cœur d’Elias se serra. Il aurait tellement aimé être normal. Celui qu’il aurait fallu. Mais il n’était plus qu’un infirme. Pas même capable de les accompagner pour dénicher ce fameux remède. Une légende… ma parole. C’était tout ce qu’ils avaient trouvé ? Des fables de vieille femme ?
Retourner dans sa chambre
Sortir prendre l'air
7. Assieds-toi
Elias contourna la valise pour mieux s’empêtrer dans d’autres sacs. Combien de jours son père prévoyait-il de partir ? Il trouva son siège en tâtonnant, capable de rien sans ses mains tendues en avant. Il soupira en s’asseyant enfin, soulagé de ne plus avoir à jongler entre les bagages. Sa mère ferma le poêle dans un grincement de fonte et posa le plat au milieu de la table. Il imaginait sans peine son père face à lui, le jaugeant du regard comme à son habitude, le dos droit, la nuque raide et cette moue plissée de jugement. Au moins n’avait-il plus à supporter cette vision. Sa mère découpa la viande. On n’entendait plus que son couteau et leurs respirations emplirent l’atmosphère. Quand un morceau fut posé dans son assiette, son père prit la parole :
— Nous allons sur Terre.
— « Nous » ? D’habitude, tu pars seul en expédition.
— J’ai besoin de ta mère pour me guider.
Elias oubliait parfois qu’elle n’était pas née sur Thera. Pourtant, son père reprochait souvent à sa femme que son fils ne se soit pas élevé au rang de sorcier, comme si son sang l’avait empêchée de concevoir un enfant capable d’atteindre la hauteur de son paternel.
— Nous partons ce soir.
Si vite ? Quelle était l’urgence ?
— À treize ans, tu es assez grand pour te garder seul. Et puis, je sais que tu n’auras pas bougé d’ici notre retour…
— Ton oncle Isaac viendra te tenir compagnie, ajouta sa mère.
Cela faisait des années qu’il ne l’avait pas vu, et bien avant l’accident.
Demande des explications
Ne dis rien et sors prendre l'air
8. Sors prendre l'air
Elias franchit le seuil de leur demeure et s'assit sur le rebord de la fenêtre. Il ne bougea pas quand ses parents se disputèrent sous son nez, ni quand la porte de leur véhicule claqua dans les airs.
- A bientôt mon chéri ! cria sa mère. Isaac sera là bientôt !
Il resta un moment à respirer les odeurs, tentant de voir au-delà mais il était incapable d'aller plus loin. La peur le clouait au sol.
Soudain, quelque chose explosa. Sa maison se fracassa sur lui.
9. Demande des explications
— Pourquoi vous n’attendez pas qu’il arrive ?
Un silence gêné lui répondit. Il n’avait pas besoin de discerner leurs visages pour sentir tout le malaise. Bruissements de tissu. Temps de réflexion trop long.
— Notre continent n’est pas très stable, même si le gouvernement le cache.
— Nous avons peur de ne plus pouvoir emprunter les portails. C’est notre dernière chance.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé cette fois-ci ? Une plume magique ? Des sorts d’apaisement ?
Un torchon claqua dans l’air.
— Cesse ! cria son père.
Depuis qu’il était aveugle, il échappait aux gifles. Comme s’il était devenu aussi fragile qu’un miroir.
— Nous avons trouvé une légende qui…
— Tais-toi ! hurla encore son père. Il ne mérite pas de savoir, cet ingrat. Des mois à chercher un remède, et voilà comment il nous remercie ! Par de la moquerie !
Un raclement de tabouret, des bruits de pas. La porte d’entrée claqua.
— Ton père fait…
— C’est de sa faute, grinça Elias. Si je suis comme ça.
Retourne dans sa chambre sans attendre le départ
Sors prendre l'air
10. Retourne dans sa chambre sans attendre le départ
Dès que le silence envahit la demeure, Elias s’extirpa de sa chambre pour redescendre dans la pièce de vie. L’odeur de la viande grillée flottait encore dans les airs. Il se sentait plus seul que jamais. Son pied glissa sur quelque chose. Il ne devait pourtant plus y avoir de valise au pied des marches. Il se baissa lentement et récupéra une feuille. Avant de lire le message, il s’assit sur son tabouret et faillit tremper le papier dans le morceau de viande qui reposait toujours dans son assiette. Sa mère le connaissait bien. Elle savait qu’il allait descendre après leur départ pour finir son plat. C’était encore tiède. Elle l’avait réchauffé juste pour lui, avant de partir.
Ses doigts ouvrirent le message plié en deux. Un bruissement de magie plus tard, la voix de sa mère retentit. Elias se concentra ; il ne pourrait pas le réécouter. Le système d’enregistrement magique permettait de lancer une unique lecture audio à l’ouverture. C’était couteux en énergie, mais dans le cas d’Elias, vital.
« Si la situation sur Nelor vient à se dégrader et que nous ne sommes toujours pas rentrés, retrouvons-nous au port de Zernyth. Nous y prendrons un navire pour aller sur Swirith. Au pire des cas, nous irons à l’ouest. N’oublie pas de manger. »
Elle n’avait pas signé, c’était inutile. C’était comme si elle s’était trouvée là pour lui délivrer ses instructions. Ses inquiétudes étaient ridicules. Il ne se passait rien sur Nelor. Rien à part ces quelques trous apparus à l’extrémité est. La Cour du gouvernement réussirait bien à les reboucher et ce serait réglé.
Elias mangea sa part, puis abandonna l’assiette dans la vasque : il pourrait bien la laver demain. Ce n’était pas comme si ses occupations personnelles allaient lui prendre tout son temps… Ce dernier défilait à une allure si lente, tellement lente. Elias n’aspirait qu’à ce que la nuit se couche pour aller dormir. Au moins, il ne pensait pas dans le pays des rêves et la vie se parait de couleurs.
Il grimpa les marches jusqu’au dernier étage : l’atelier de son père. Elias ouvrit la porte avec précaution et s’y aventura pas à pas pour ne pas risquer de faire chuter un objet, ou pire, de glisser sur quelque chose de fragile. Plus jeune, il adorait se percher là des heures entières, le nez rivé sur le télescope qui permettait de contempler à des lieues à la ronde. Cette passion lui avait été ôtée en même temps que la vue. Ne lui restait que l’observatoire. Il tira un tabouret à lui, au centre de la pièce, et y grimpa. Trop court. Il redescendit pour le replacer au bon endroit et sa tête passa pile dans l’observatoire de verre. Ses mains débloquèrent la paroi qui coulissa pour laisser entrer l’air. Pas de vision du crépuscule. Pas de belle vue sur la ville et ses rues sinueuses. Non, rien que le souffle du vent frais frappant ses joues. Les cris des oiseaux et des volatyls dans le ciel. Le craquement des demeures alentour qui oscillaient doucement.
Elias huma l’air, chargé de l’odeur de magie de perles noires utilisées, comme celle de charbon brumé. Il sentait aussi un mélange de gyphnées, sans doute rapportées par un marchand exotique. Son nouveau jeu était d’étendre son ouïe le plus loin possible, comme s’il pouvait percevoir les paroles des passants ou les cris plus rares des animaux en bordure de forêt. Il ne savait pas si tout ce qu’il entendait était réel ; peut-être que son esprit ne faisait que fabuler.
Soudain, quelque chose explosa.
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Tu as échappé à l'explosion mais l'histoire d'Elias n'est pas terminée.
11. La fille du désert
— Kelya ! hurla Tania. Non ! Kelya ! Pas ton pouvoir !
L’énergie dorée s’échappait des doigts de Kelya. Son cœur battait la chamade. Les membres de sa tribu cherchaient une voie de sortie dans la caverne de sable.
— Jaynia ! Jaynia ! criait-on autour d’elle.
Le mot d’alerte se diffusait, mais il était trop tard. Tout était en train de s’effondrer sur eux. La technique d’enfouissement protégeait les nomades quand les tempêtes de sable devenaient trop violentes. Ils creusaient dans la dune et la consolidaient pour s’y abriter. Mais cette fois, la caverne ne tiendrait pas. Elle allait être leur tombeau. Les motifs du tapis ne se discernaient plus des grains qui s’infiltraient à l’intérieur. Sa tribu s’agitait, rassemblant les provisions, l’eau, tout ce qu’elle pouvait. Le pouvoir battait en Kelya, l’invitant à le laisser sortir. Elle pouvait les sauver, les sauver tous. Mais pour ça, elle devait accepter que le démon prenne possession d’elle.
— Kelya ! répéta Tania. Non !
Laisse le démon prendre possession d'elle
Ecouter Tania
12. Ecouter Tania
L’interdiction répétée depuis son enfance était plus solide qu’un verrou. Impossible d’aller contre des années d’enseignement. Impuissante, Kelya s’accrocha à un des piliers qui tenaient la voute. Le sol tremblait. La poussière embrumait ses yeux. Le plafond s’effritait. Ils allaient suivre le sort des bêtes déjà englouties par la chute de la première caverne. Son peuple continuait de se débattre, même si tout était perdu.
Certains tentaient de consolider le plafond autour des piliers. D’autres s’acharnaient à creuser une voie de sortie, mais le sable s’écoulait encore plus vite sous leurs efforts. Une femme hurlait en serrant son bébé dans ses bras. Une autre emballait leurs réserves d’eau. Comme s’ils allaient encore pouvoir s’en servir après que le sable se serait infiltré dans les gourdes. Deux hommes enroulaient leur visage de leur voile. Des enfants pleuraient dans un coin et s’accrochaient aux vêtements de leurs parents. Le bruissement du sable qui s’écoule sans fin emplissait leurs oreilles. Assourdissait leurs cris. Des blocs de sable tombaient du plafond. C’était terminé.
Une vague de sable s’engouffra. Elle effaça tout. Kelya ne vit plus un homme, n’entendit plus un son, excepté ce battement de magie qui gonflait dans ses veines.
Le manque d’oxygène battait à ses tempes, mais elle était calme, sereine. Comme si elle était revenue dans le ventre de sa mère.
Alors que son esprit frisait l’inconscience, Kelya pria les Chimères.
Prier la Chimère de Métal
Prier la Chimère des ténèbres
Prier la Chimère du feu
13. Prier la mauvaise Chimère
Trop tard. Le plafond s’effondra. Les piliers se brisèrent. Une vague de sable s’engouffra. Elle effaça tout. Kelya ne vit plus un homme, n’entendit plus un son, excepté ce battement de magie qui gonflait dans ses veines. Ses poumons se bloquèrent. Elle ne respirait plus. Le pouvoir s’extirpa hors d’elle, comme le vent force l’ouverture d’une porte. L’énergie la grisa. Le danger la galvanisait, la rendait plus vivante que jamais. Le sable n’était plus son ennemi, mais son allié. Enroulé autour d’elle comme un cocon familier. Le manque d’oxygène battait à ses tempes, mais elle était calme, sereine. Comme si elle était revenue dans le ventre de sa mère.
Aucun sursaut de magie ne la sauva. Trop habituée à ne pas se servir de son pouvoir, il se dissipa dans les grains de sable et elle perdit conscience, enfermée à jamais sous le poids des corps de sa tribu.
14. Laisse le démon prendre possession d'elle
Kelya ne pouvait rester inactive. Pas alors que la solution montait en elle. Mieux valait être bannie que d’assister plus longtemps à leur souffrance.
Mais il était déjà trop tard. Le plafond s’effondra. Les piliers se brisèrent. Une vague de sable s’engouffra. Elle effaça tout. Kelya ne vit plus un homme, n’entendit plus un son, excepté ce battement de magie qui gonflait dans ses veines. Ses poumons se bloquèrent. Elle ne respirait plus. Le pouvoir s’extirpa hors d’elle, comme le vent force l’ouverture d’une porte. L’énergie la grisa. Le danger la galvanisait, la rendait plus vivante que jamais. Le sable n’était plus son ennemi, mais son allié. Enroulé autour d’elle comme un cocon familier. Le manque d’oxygène battait à ses tempes, mais elle était calme, sereine. Comme si elle était revenue dans le ventre de sa mère.
Sa magie de démon la poussa soudain vers le haut. Propulsée par une pression sous ses pieds, Kelya traversa les couches de sable sans effort. Son cœur brûlait dans sa poitrine. Le sable s’infiltrait dans son nez. Et si le démon l’envoyait dans la mauvaise direction ? S’il était en train de la détruire plutôt que de la sauver ?
Aller vers la droite
Aller vers la gauche
15. L'azel ne souffle plus
L’azel ne soufflait plus. L’absence de bruit sortit Kelya de sa torpeur. L’horizon calme dissimulait toute trace du drame. Tous étaient morts. Tania, Tryss et toute la tribu. Kelya était isolée. Incapable. Son hésitation leur avait coûté cher. Elle aurait dû s’écouter. Si seulement son pouvoir n’avait pas été tant décrié. Si seulement elle avait appris à s’en servir avant, autrement que par instinct. Si elle le contrôlait, le maîtrisait, alors tout ceci… Mais ne restaient désormais que des regrets, profonds, inavouables.
Le soleil couchant frappait sa nuque. Kelya leva la tête. Ses yeux se plissèrent de fatigue. Il serait si facile d’abandonner. Mourir là et se laisser emporter pour se punir de n’avoir pas été à la hauteur. Laisser le sable la recouvrir jusqu’à ce qu’elle se fonde dans les dunes à son tour. Comme si elle n’avait jamais existé. Sa tribu tomberait dans l’oubli. Non. Elle devait payer son acte manqué. Toute sa vie, ressasser sa lâcheté.
Les muscles tremblotants, elle se redressa. Par deux fois, elle trébucha. Par deux fois, elle se releva.
Aller vers le village le plus proche
Aller vers les tours des mages
16. Aller vers le village le plus proche
La nuit tomba vite et la température avec elle. Kelya s’accrochait à cette sensation familière, imaginant sa tribu marcher derrière elle. Devant elle, les étendues des dunes à perte de vue, le souffle du vent frais et chaud sur ses bras, le bruit crissant des grains de sable sous ses pieds, l’odeur sèche de la poussière qui voletait à chacun de ses pas. Quelques petits rongeurs s’aventuraient sous la lumière des étoiles-âmes, creusant des trous profonds pour récolter l’eau ou gratter l’écorce des rares gyphnées qui poussaient pour en recueillir la sève. Kelya s’orientait avec les étoiles. Sa tribu nomade s’y fiait chaque nuit pour trouver sa route là où tout se ressemblait et où aucun chemin n’était éternel.
Concentrée, Kelya refoula ses sentiments au plus profond d’elle. Sa survie dépendait de sa capacité à se remémorer les enseignements de son peuple. D’habitude, elle jouait à se repérer, mais Tryss était toujours là pour l’aider et corriger ses interprétations. Il fallait qu’elle se rappelle. Qu’elle se souvienne de leurs jeux. La constellation des trois sœurs était inratable. Trois points qui indiquaient le nord. La nuit dernière, Tryss lui avait indiqué qu’ils se dirigeaient vers le nord-ouest. Compter l’écart entre les sœurs et le reporter cinq fois. Vers la droite ou la gauche ? Son cœur s’affola. Et si elle se trompait ? Dans cette immensité, c’était la mort assurée. Droite, c’était la droite. La constellation du serpent. Elle fixa son étoile la plus brillante et la suivit. Pas après pas. De temps à autre, elle s’arrêtait pour vérifier que son regard n’avait pas sauté sur une autre étoile. S’assurait de sa direction. Tout ce qui comptait était d’avancer. Encore et encore.
Enfin, les toits effrités de Linya surgirent de derrière une dune. Le démon ne l’avait pas trahie. Il l’avait maintenue en vie. Mais l’effet de ses pouvoirs commençait à s’estomper à nouveau. L’épuisement lui revenait en pleine figure, comme si elle payait double le moment de sursis accordé par les grains dorés.
Les villageois étaient intrigués par son arrivée. Sa peau brûlée réagissait à chaque coup de vent qui se glissait dans les rues. Ses pieds avançaient difficilement ; chaque caillou lui entrait dans la plante. Sans chaussures ni voile pour le traverser, le désert avait laissé sa marque sur elle.
Demander de l'eau au villageois
Rester discrète et trouver un puits
17. Rester discrète et trouver un puits
A son passage, on s’écarta d’elle comme si ses blessures étaient contagieuses. Des chuchotements effarés se répandirent, tel un écho la suivant comme une ombre.
— C’est l’enfant recueillie par Tania et Tryss, murmura quelqu’un.
— Où est le reste de la tribu ?
Leurs inquiétudes se faufilèrent à l’intérieur d’elle sans résistance. Pourquoi tous ces visages se tournaient-ils vers elle ? Pourquoi personne ne l’aidait ? La foule resserrait son étreinte. La poussière soulevée par leurs pas l’emprisonnait.
— L’enfant du démon…
— On leur avait dit de laisser mourir ce bébé dans le désert. Il n’aurait jamais dû survivre sans ses parents.
Kelya s’arrêta, cernée d’hommes, de femmes et de haine. Les murs des maisons de pierres la jaugeaient autant que ses habitants. Ils quittèrent leur mine soucieuse pour revêtir un masque inquiétant. Leurs ombres l’entourèrent. Leurs visages se transformèrent. Des monstres menaçants. Kelya se recroquevilla.
— Qu’as-tu fait d’eux ?
— Maudite !
— Démon !
Ces paroles s’enfoncèrent dans son âme, comme des multitudes d’aiguilles qu’elle ne pourrait jamais extraire. Les mots restaient coincés dans sa gorge. Incapable de se défendre face à la haine. Face à ceux qui l’avaient déjà jugée coupable. Coupable de vivre quand d’autres étaient morts.
— Regardez ses yeux dorés !
— Chassez-la !
— Tuez-la !
Kelya poursuivit sa route, les yeux fixés sur son objectif. Le puits central. Encore un peu d'effort, juste un peu. Pour que le démon qui sommeille en elle puisse retrouver assez d'énergie pour la protéger.
— Le démon veut voler notre eau !
— Ce n'est pas pour toi !
Mais à peine se pencha-t-elle au-dessus du muret pour tirer le seau que quelqu'un la poussa au fond du puits. Après avoir échappé à l'étouffement du sable, Kelya mourrait noyée.
18. Demander de l'eau au villageois
— De l’eau…
Mais personne ne lui en offrit. Pire, on s’écarta d’elle comme si ses blessures étaient contagieuses. Des chuchotements effarés se répandirent, tel un écho la suivant comme une ombre.
— C’est l’enfant recueillie par Tania et Tryss, murmura quelqu’un.
— Où est le reste de la tribu ?
Leurs inquiétudes se faufilèrent à l’intérieur d’elle sans résistance. Pourquoi tous ces visages se tournaient-ils vers elle ? Pourquoi personne ne l’aidait ? La foule resserrait son étreinte. La poussière soulevée par leurs pas l’emprisonnait.
— L’enfant du démon…
— On leur avait dit de laisser mourir ce bébé dans le désert. Il n’aurait jamais dû survivre sans ses parents.
Kelya s’arrêta, cernée d’hommes, de femmes et de haine. Les murs des maisons de pierres la jaugeaient autant que ses habitants. Ils quittèrent leur mine soucieuse pour revêtir un masque inquiétant. Leurs ombres l’entourèrent. Leurs visages se transformèrent. Des monstres menaçants. Kelya se recroquevilla.
— Qu’as-tu fait d’eux ?
— Maudite !
— Démon !
Ces paroles s’enfoncèrent dans son âme, comme des multitudes d’aiguilles qu’elle ne pourrait jamais extraire. Les mots restaient coincés dans sa gorge. Incapable de se défendre face à la haine. Face à ceux qui l’avaient déjà jugée coupable. Coupable de vivre quand d’autres étaient morts.
— Regardez ses yeux dorés !
— Chassez-la !
— Tuez-la !
Une pierre frappa son bras. Le choc résonna dans le silence, comme un écho de souffrance. Ils attendaient sa réaction. Ils espéraient qu’elle se révèle comme le démon qu’ils décriaient. Kelya ne leur donnerait pas ce plaisir. Elle ne crierait pas. Supporterait la punition qui était juste. Par sa faute, toute sa tribu était morte. Parce qu’elle n’avait pas su les sauver, parce qu’elle avait obéi, parce qu’elle ne contrôlait pas ses pouvoirs, Tania et Tryss ne la protégeraient plus jamais des détracteurs.
Une nouvelle pierre frappa son dos. Puis une autre. Encore une. La douleur lui arracha un cri. Elle se prostra. Ils arrêteraient lorsque leur colère serait assouvie. Ils arrêteraient, hein ? Ses yeux brûlaient des larmes qui ne pouvaient couler. Son corps tressaillit. La pluie de pierres la détruisait. Une à une. Taillant dans sa chair. Sa peau saine ne se distinguait bientôt plus de ses plaies. La souffrance vrillait tout son être. Elle suffoquait.
Soudain, les coups cessèrent. On l’abandonna sans un regard en arrière. Mal, si mal. Kelya ne pouvait plus bouger. Chaque mouvement n’était que supplice. Son corps affaibli ne possédait plus aucune ressource. Il était à bout. Au-delà des limites humaines. La mort serait un cadeau. Son esprit rejoindrait les siens. Elle ne souffrirait plus. Plus jamais.
Des bras la saisirent et la soulevèrent du sol. Ils allaient la jeter dans les dunes et laisser le désert finir le travail. Des mains rêches tenaient sa peau. Leur chaleur l’apaisait. L’homme qui la portait sentait un doux parfum de savon. Il la posa dans un brancard de fortune et l’emmena avec lui.
— Dors, petite souris. Personne ne s’opposera à moi.
Faire confiance à son bienfaiteur
S'échapper
19. La tour des mages
Une vague l’étouffa. Kelya se noyait. L’eau cessa. Un seau tomba à côté de deux pieds chaussés de sandales.
— Dépêche-toi de te lever, petite souris.
Un homme gigantesque la jaugeait. Il portait la toge dorée des mages, ourlée de brins d’or. Kelya se releva aussitôt pour se prosterner devant lui. Ceux qui maniaient le démon ne toléraient pas l’impolitesse.
— Cesse tes simagrées. Le garde n’attendra pas éternellement et je déteste avoir froid.
Excepté celui-là, apparemment. Oubliant les préceptes de Tania un peu plus profondément, Kelya s’empressa de se redresser et courut pour le rattraper. Il avait déjà atteint l’enceinte de la cité quand elle le rejoignit. Les lourdes portes se fermèrent derrière eux dans un claquement et scellèrent son destin. À l’heure où aucun retour n’était possible, Kelya se demanda si elle s’était jetée dans la gueule du dragon.
Bravo tu as survécu au premier chapitre !
20. Aller vers la droite
Trop tard. Le plafond s’effondra. Les piliers se brisèrent. Une vague de sable s’engouffra. Elle effaça tout. Kelya ne vit plus un homme, n’entendit plus un son, excepté ce battement de magie qui gonflait dans ses veines. Ses poumons se bloquèrent. Elle ne respirait plus. Le pouvoir s’extirpa hors d’elle, comme le vent force l’ouverture d’une porte. L’énergie la grisa. Le danger la galvanisait, la rendait plus vivante que jamais. Le sable n’était plus son ennemi, mais son allié. Enroulé autour d’elle comme un cocon familier. Le manque d’oxygène battait à ses tempes, mais elle était calme, sereine. Comme si elle était revenue dans le ventre de sa mère.
Aucun sursaut de magie ne la sauva. Trop habituée à ne pas se servir de son pouvoir, il se dissipa dans les grains de sable et elle perdit conscience, enfermée à jamais sous le poids des corps de sa tribu.