Il peut sembler tenir du comble qu’une correctrice de langue française utilise l’anglicisme « freelance » pour se définir. Le terme ne figure d’ailleurs pas dans le Dictionnaire de l’Académie française, notre seigneur et maître. Il figure cependant dans Le Robert ou Le Larousse, certes toujours avec la mention qu’il s’agit d’un mot tiré de l’anglais, mais cela prouve qu’il est bien usité en français actuel.
Comme évoqué à la fin du premier post, le fait de se définir comme « freelance » correspond à une réalité économique. À l’heure actuelle, on cherche bien plus facilement un freelance qu’un indépendant, mot souvent retenu pour le traduire. D’ailleurs, l’anglicisme a bénéficié de la réforme orthographique de 1990, la fameuse, pour passer de « free-lance » à « freelance », l’orthographe anglaise actuelle.
Comparons alors « freelance » et « indépendant » à l’aide des dictionnaires susmentionnés. « Freelance » est à la fois un adjectif invariable et un nom, la même configuration grammaticale qu’en anglais. Ainsi, je suis indifféremment une freelance ou une correctrice freelance. « Indépendant» est surtout un adjectif. Il faudrait remonter à la 7e édition du Dictionnaire de l’Académie française, soit 1878, pour trouver un usage substantivé… lié aux Anglais !
« Il se dit, substantivement, d’Une secte qui, en Angleterre, ne reconnaissait point d’autorité ecclésiastique. La secte des indépendants. Cromwell fut un des chefs des indépendants. »
Si l’on remonte encore dans ce dictionnaire, l’usage substantivé perdure jusqu’à la 2e édition (1718), mais la mention spécifique aux Anglais disparaît.
« Franc-tireur » : un synonyme surprenant de freelance
Selon Le Larousse, « freelance »
« se dit d’un travail qu’un professionnel indépendant (professionnel libéral, publicitaire, architecte, etc.) effectue à la commande auprès de diverses entreprises »
ou
« d’un professionnel (photographe, attaché de presse, publicitaire, architecte, journaliste, iconographe) qui exerce son métier indépendamment d’une agence, d’une entreprise de presse, d’une maison d’édition ».
Le Robert fait plus court :
« Qui est indépendant dans sa profession et n’a pas de contrat de longue durée avec un employeur particulier. »
Ces deux dictionnaires sont en contradiction sur l’équivalence du mot « indépendant » en français. Le Larousse note :
« travailleur indépendant, parfois proposé pour remplacer free-lance, fait surtout référence à un régime particulier de protection sociale ».
Cependant, il est bien proposé comme synonyme par Le Robert. Synonymo, bien connu des auteurs, lui donne « franc-tireur », soit… un combattant qui n’appartient pas à une armée régulière. Coïncidence ? Je ne pense pas.
Mais qu’est alors un indépendant ? Selon le Dictionnaire de l’Académie française,
« Se dit d’une personne qui ne dépend pas d’une autre. Ils sont indépendants les uns des autres. Il est devenu indépendant de sa famille, de son ancien patron. Sans complément. Il a voulu rester indépendant, ne dépendre de personne. Être financièrement, matériellement indépendant. Être indépendant dans l’organisation de son travail, de sa vie. Travailleur indépendant, qui n’est pas salarié régulier d’une entreprise. Par métonymie. Une vie indépendante, une profession indépendante ».
Le sens n’a quasiment pas changé au fil du temps, mais son sens dans la sphère professionnelle n’est intégré que depuis la 9e édition (2024). On remarquera que si ce dictionnaire ne prend pas en compte « freelance », il note lui aussi l’expression « travailleur indépendant ».
Alors, faut-il dire « freelance » ou « indépendant » ?
En somme, on voit bien que les deux idées se construisent en négatif du dépendant/salarié traditionnel, ce que relève très bien l’INSEE :
« Elle [la statistique publique] conçoit alors les indépendants en négatif des salariés – comme des non-salariés donc – en écartant de ce fait quelque 8 % d’entre eux qui, bien qu’indépendants selon le droit du travail, cotisent au régime général de la Sécurité sociale. »
Je ne me pencherai pas sur toutes les subtilités économiques et fiscales du statut, mais on voit bien que le freelance est un électron libre dont le système ne sait pas trop quoi faire, car par définition il ne se plie pas aux règles (enfin en théorie, rassurez-vous, je paye tout de même des impôts). Et quand il se plie un peu trop aux règles, il est de façon tout à fait contradictoire en situation d’illégalité : salariat déguisé avec un seul client régulier, ubérisation du statut pour payer moins les travailleurs… Mais à mon sens, « indépendant » décrit une position vis-à-vis du salariat, tandis que « freelance » désigne aujourd’hui une identité professionnelle plus large, héritée d’une longue évolution linguistique.

Très intéressant tout ça 🙂